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novembre 19, 2014 - Updated on janvier 20, 2016

Depuis deux ans, la liberté de l’information sur une pente descendante en Islande


Une conseillère politique qui demande une peine de prison contre deux journalistes pour diffamation ; l’audiovisuel public, accusé de partialité par la coalition au pouvoir, qui subit d’importantes coupes budgétaires… Ces deux dernières années marquent un recul de la liberté de l’information en Islande, déjà amorcé par la crise financière en 2008.

La conseillère politique du ministre de l’Intérieur islandais, Þórey Vilhjálmsdóttir, a annoncé poursuivre en justice deux journalistes qui l’avait désignée à tort comme étant la responsable de fuites d’information au sein de son ministère. Quelques heures après la publication de leur article le 20 juin 2014, les deux journalistes, Jón Bjarki Magnússon et Jóhann Páll Jóhannsson, avaient pourtant émis une version corrigée de leur publication en remplaçant le nom de Þórey Vilhjálmsdóttir par celui du véritable responsable des fuites, son collègue Freyr Valdórsson. Ils ont aussi reconnu leur erreur et présenté des excuses dans un communiqué transmis aux médias islandais. Gísli Freyr Valdórsson, actuellement en mise à l’épreuve, a depuis été condamné à huit mois de prison pour avoir envoyé à plusieurs médias un document fournissant des informations sur un demandeur d’asile nigérian.

Compte-tenu de ces éléments, Reporters sans frontières regrette la démarche de Þórey Vilhjálmsdóttir, qui cherche à punir les deux journalistes en demandant les condamnations maximales prévues par la loi et crée ainsi un précédent néfaste pour la liberté de l’information dans le pays. Car en vertu des articles 234 et 235 du code pénal islandais relatifs à la diffamation et à la calomnie, les journalistes risquent jusqu’à deux ans de prison et une compensation de trois millions de krónurs (approximativement 19 000 euros), auxquels s’ajouteraient 900 000 krónurs en frais de justice (environ 5800 euros).

Reporters sans frontières a écrit à la plaignante pour lui demander de revoir à la baisse les charges contre les deux journalistes afin de les rendre plus proportionnelles au dommage que les journalistes ont pu lui faire subir. L’organisation souligne aussi que le ministère de Þórey Vilhjálmsdóttir étant en charge des droits de l’homme, cette dernière devrait plus que toute autre est sensible à la protection de la liberté de la presse.

Récemment, les lois relatives à la diffamation et à la calomnie ont été fermement critiquées par plusieurs institutions internationales. Le Conseil de l’Europe et la Cour européenne des droits de l’homme ont ainsi souligné l’impact extrêmement négatif de ces lois sur la liberté d’expression, notamment celle des journalistes, et la disproportion qui peut exister entre la nature des faits et la peine qui en ressort. L’International Press Institute (IPI) a pour sa part rappelé le caractère obsolète de ces lois dans un récent rapport. RSF demande donc au gouvernement islandais d’amender ces lois de toute urgence.

L’audiovisuel public en ligne de mire

Depuis le crash économique de 2008, les interférences entre liberté d’information et intérêts politiques constituent un phénomène endémique en Islande. En 2014, tous les rédacteurs en chef des médias les plus importants du pays ont été contraints de quitter leur travail, à l’exception de David Oddsson, responsable du journal Morgunblaðið. Ce dernier est par ailleurs ex-Premier ministre d’Islande et ex-président de la Banque centrale.

Le rédacteur en chef de la société de diffusion RUV a été congédié avec le reste de la direction après le licenciement du directeur général de RUV. 365 Media, le propriétaire du plus grand réseau télévisé du pays, a pour sa part regroupé ses salles de rédactions et licencié deux de ses rédacteurs en chef qui ont été remplacés par l’ancienne porte-parole du mari de la propriétaire de la chaîne, lui-même l’un des acteurs clés du milieu économique islandais. Un remplacement qui poussera certains journalistes à partir.

Jusqu’en 2007, la société de diffusion RUV était une institution publique financée par un système de redevance. En 2008, RUV devient une entreprise privée détenue par l’Etat. Un an plus tard, le gouvernement s’octroie le contrôle direct de la taxe qui permet son financement, décidant ainsi directement du budget de RUV, et fragilisant de fait l’indépendance structurelle du groupe. En 2013 et en 2014, la coalition majoritaire (droite) a par ailleurs multiplié les attaques contre le traitement de l’actualité par les chaînes du groupe, prétextes à une diminution massive de leurs budgets.

En effet, la coalition au pouvoir remet fréquemment en cause l’impartialité du traitement médiatique des chaînes de RUV, notamment en matière de couverture de l’actualité européenne. Pourtant, une étude de l’agence de renseignement sur la consommation Creditinfo montre que RUV présente de façon équilibrée les informations sur l’Union européenne.

En août 2013, la parlementaire progressiste et présidente du comité budgétaire Vigdís Hauksdóttir était interviewée par la station de radio Bylgjan. Grapevine reprend ses propos : “Je pense qu’une somme de monnaie extravagante est allouée à RUV. D’autant plus qu’ils ne font pas un boulot terrible en matière de couverture de l’information. Ils suivent un programme politique tourné vers la gauche. Je vous assure que c’est vrai et je peux le confirmer quand vous voulez et où vous voulez : RUV est pro-UE.

Une manière de faire pression sur les journalistes de RUV. En décembre 2013 était annoncée une coupe budgétaire de 20%, entraînant de nombreux départs dans les rédactions des chaînes de RUV. Une mesure condamnée par l’Union européenne de radio-télévision (EBU) dans un communiqué, et regrettée par l’ancien directeur général du groupe, Páll Magnússon: “Nos téléspectateurs verront la différence. Nos auditeurs l’entendront. (...) Notre capacité à fournir au public islandais de l’information va diminuer ; les programmes d’informations seront plus courts, et moins nombreux.

Les pressions continuent. Le ministre des Affaires étrangères islandais, Gunnar Bragi Sveinsson, a pour sa part critiqué la façon dont RUV l’a présenté dans l’un de ses reportages. En mars 2014, il a ainsi imposé ses propres conditions à RUV, n’acceptant de parler à la chaîne que si cette dernière lui envoyait une copie des vidéos avant même de les diffuser. Une demande refusée par la chaîne. Il a, par la même occasion, dénoncé la partialité de la chaîne dans sa couverture, selon lui, trop pro-Union européenne.

Sur le terrain des médias privés, Vigdís Hauksdóttir a appelé sur Facebook en février 2014 au boycott du journal Kvennablaðið, qui l’aurait critiquée. Elle a ainsi encouragé la société de cosmétiques EGF à “arrêter d’acheter des publicités” au journal. L’Union des journalistes d’Islande avait condamné ses propos, les qualifiant de “tentatives d’obstruction à la liberté d’expression.