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20 octobre 2010 - Mis à jour le 20 janvier 2016

L'Europe et ex-URSS


L’Asie centrale, la Turquie et l’Ukraine inquiètent alors que le modèle européen se fragilise

Déjà dénoncés dans l’édition 2009 du classement mondial, l’activité législative souvent liberticide de certains Etats membres de l’Union européenne et la recrudescence des procès intentés par les responsables politiques contre la presse fragilisent de plus en plus le modèle européen de défense de la liberté d’expression, décrédibilisant au passage sa politique extérieure et la portée universelle de ses valeurs. L’Irlande punit toujours le blasphème de 25 000 euros d’amende. La Roumanie considère désormais la presse comme une menace pour la sécurité nationale et entend en contrôler légalement le travail. En Italie, où une dizaine de journalistes vivent toujours sous protection policière, seule la ténacité d’une mobilisation nationale de la presse - sans précédent - a eu raison du projet de loi visant à interdire la publication du contenu des écoutes téléphoniques, une des bases de la chronique judiciaire et du journalisme d’investigation. Si le Royaume-Uni bénéficie toujours d’une presse libre de qualité, ses lois sur la diffamation offrent une base à des procès en série intentés par les censeurs de tous horizons. En plus d’être contre-productives, toutes ces actions compliquent la mission de ceux qui, hors de l’UE, essayent d’obtenir la dépénalisation des délits de presse. Les chefs de gouvernement européens comme leurs collègues parlementaires se distinguent par un recours de plus en plus systématique au procès contre les organes de presse ou les journalistes. Ces derniers essuient au passage les insultes auxquelles les responsables politiques se laissent de plus en plus souvent aller dans leurs déclarations, suivant en la matière l’exemple déplorable des prédateurs de la liberté de la presse et oubliant les obligations morales que leur confèrent leurs mandats publics. En Slovénie, l’ancien Premier ministre fait ainsi concurrence à Silvio Berlusconi et à Robert Fico, en réclamant pas moins de 1,5 million d’euros à un journaliste dénonçant les irrégularités qui entachent une partie des marchés publics. En France, la majorité présidentielle n’a pas trouvé de mots assez durs pour qualifier les journalistes qui ont enquêté sur l’affaire Woerth/Bettencourt. La palme de l’ingérence politique revient au gouvernement grec qui, imitant la plupart des Etats censeurs, est allé jusqu’à exiger de son homologue allemand qu’il s’excuse pour la une que le magazine Stern avait consacré à la crise économique en Grèce. Parmi les baisses les plus significatives dans l’Europe des 27, la Bulgarie continue sa dégringolade et émarge, en compagnie de la Grèce, à la soixante-dixième place, la plus mauvaise pour les pays membres de l’UE. La France (44e) et l’Italie (49e), toujours confrontées à des immixtions importantes du pouvoir politique dans l’activité des médias, confirment leur statut de « cancres » des pays fondateurs de l’UE. Si l’on accueille avec un soulagement prudent la baisse de l’activisme de l’ETA à l’encontre de la presse en Espagne (39e), on ne peut en revanche que s’inquiéter de la condamnation à 21 mois de prison et à l’interdiction d’exercer leur profession qui a frappé le directeur de la radio privée Cadena SER, Daniel Anido, et du directeur de l’information, Rodolfo Irago (annulée en appel). Au Danemark (11e) comme en Suède (1), la liberté de la presse se porte plutôt bien, mais les tentatives d’assassinat contre les caricaturistes Kurt Westergaard et Lars Vilks ouvrent la porte à une autocensure jusqu’ici peu présente, sur fond de montée de l’extrémisme et du nationalisme. La Slovaquie (35e), qui est sortie de l’ère tumultueuse de l’ancien Premier ministre Robert Fico est désormais sous observation, alors que parmi les Etats baltes, la Lettonie (30e) vit un curieux retour à la violence et à la censure en période électorale. Même fragilisée, l’Union européenne reste l’une des rares zones où la presse peut exister dans des conditions acceptables. Le Parlement européen, pourtant légitimement très présent dans ces enjeux au niveau international, a montré toutes les limites de l’exercice en refusant par un vote en séance plénière d’aborder la situation de la liberté de la presse en Italie. La péninsule balkanique continue d’inquiéter et enregistre de sensibles évolutions. Le Monténégro (-27), la Macédoine (-34), la Serbie (-23) et le Kosovo (-17) constituent les baisses les plus significatives. Si les réformes législatives exigées pour l’entrée dans l’UE ont été adoptées dans la plupart des pays balkaniques, leur mise en œuvre reste embryonnaire, pour ne pas dire inexistante. Le contrôle des médias publics ou privés par l’utilisation calculée des budgets publicitaires institutionnels, la collusion entre les mondes politique et judiciaire rendent le travail des journalistes de plus en plus difficile. En situation de précarité, prise en étau entre la violence des groupes ultranationalistes et des autorités qui ne se sont pas défaits des vieux réflexes de l’ère communiste, une part croissante des journalistes cède à une autocensure calculée ou à un journalisme mercenaire, plus rémunérateur, mais qui ruine peu à peu la crédibilité de la profession. Gangrenés par les activités mafieuses qui renforcent chaque année leur emprise financière dans le secteur des médias, les titres indépendants livrent un combat permanent qui mériterait une attention plus soutenue de la part des voisins européens. Aux portes de l’Europe, Turquie et Ukraine connaissent des positions historiquement basses, la première (138e) se trouvant séparée de la Russie (140e) par la seule Ethiopie (139e). Des glissements qui s’expliquent, pour la Turquie, par la multiplication frénétique des poursuites, incarcérations, condamnations de journalistes. Parmi eux, nombre de médias et de professionnels, soit kurdes, soit abordant la question kurde. L’Ukraine paie les multiples atteintes à la liberté de la presse qui ont touché de plein fouet le pays depuis le mois de février 2010 et l’élection de Vitkor Ianoukovitch à la tête de l’Etat. De tous ordres, ces violations ont initialement été traitées avec indifférence par les autorités locales. Mais, plus grave encore, la censure a signé son retour, tout particulièrement dans le secteur audiovisuel, et de graves conflits d’intérêt menacent le pluralisme de la presse. La Russie remonte pour retrouver une place (140e) plus semblable aux années précédentes, après l’exception de 2009, marquée par les assassinats de plusieurs journalistes et défenseurs des droits de l’homme. En vérité, le pays n’enregistre aucun progrès. Le système demeure toujours aussi verrouillé et l’impunité règne sans partage dans les cas de violence contre les journalistes. En Asie centrale, le constat est amer. En plus du Turkménistan qui, à la 176e place, campe toujours parmi les pires Etats au monde en matière de libertés (seule la presse officielle y est tolérée, encore est-elle fréquemment « purgée »), le Kazakhstan (162e) et le Kirghizstan (159e) se sont dangereusement rapprochés de l’Ouzbékistan, stable à 163e place. Almaty s’est illustrée par de récurrentes atteintes aux droits de la presse et des journalistes, l’année même où présidant l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, le pays ne pouvait qu’être l’objet d’une attention accrue. Malgré de multiples appels, les autorités n’ont pas cru bon de remédier aux dysfonctionnements qui pèsent sur l’activité des médias, ni de relâcher Ramazan Eserguepov, maintenu en prison pour des raisons politiques. Le voisin kirghize a accompagné cette descente vers les profondeurs du classement, à la défaveur du changement de pouvoir du mois d’avril et des troubles interethniques de juin. Quant à l’Ouzbékistan, le noyau de journalistes indépendants qui se refuse à baisser les bras est entré dans la ligne de mire des autorités judiciaires. Les documentaristes, comme les journalistes populaires ont eux aussi été victimes de la paranoïa du régime. Le tout, dans l’indifférence des Etats européens, trop soucieux de sécurité énergétique pour s’élever contre des pratiques scandaleuses, violant tous les engagements internationaux pris par les Etats centrasiatiques. Enfin, la situation est morne et stable au Belarus, déchiré entre deux allégeances, l’une à Moscou, l’autre à l’UE, et pris dans un jeu de balancier entre ces deux puissances. Le régime ne fait aucune concession à la société civile et continue, à l’approche de l’élection présidentielle de décembre prochain, de mettre la pression sur les quelques médias indépendants du pays. Télécharger la version PDF